EMC : La tension entre le devoir. civique collectif et la liberté de conscience individuelle
Niveau : Cycle 4 (4e-3e)
Discipline : Enseignement Moral et Civique
Thème du programme : L'Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945)
Ancrage dans les programmes officiels du cycle 4 (4e/3e)
Le programme d'EMC du cycle 4 s'articule autour de quatre domaines de la culture civique :
La sensibilité : identifier et exprimer ce que l'on ressent, comprendre ce que ressentent les autres, se mettre à la place de l'autre
La règle et le droit : comprendre le rôle de la loi et des règles dans une société démocratique, comprendre les raisons de l'obéissance aux règles et les conséquences de leur transgression
Le jugement : développer l'esprit critique, exercer son jugement moral en situation, comprendre les conflits de valeurs
L'engagement : comprendre le lien entre défense de la République et Défense nationale, avoir conscience des droits et devoirs du citoyen
Compétences travaillées :
Se repérer dans le temps : identifier les grandes phases de la mobilisation et de la crise de 1917
Raisonner, justifier une démarche : comprendre les motivations de l'obéissance et de la désobéissance face à l'ordre de mobilisation
Analyser et comprendre un document : exploiter des parcours individuels pour construire une réflexion sur le patriotisme et le civisme
Exercer son jugement : distinguer obéissance, désobéissance individuelle et désobéissance collective
Attendus de fin de cycle :
4e : Comprendre que la mobilisation générale repose sur un sentiment patriotique et un devoir civique, mais que certains individus y résistent = Pourquoi la grande majorité des soldats a-t-elle accepté de faire la guerre ?
3e : Mobiliser ces acquis pour analyser la notion de citoyenneté en temps de crise = Qu'est-ce que le patriotisme ? Où s'arrête le devoir d'obéissance ?
Vers le consensus : qu'est-ce que le patriotisme ?
Ces trois figures que sont la masse silencieuse qui obéit, GUITARD qui fuit et BAILLE qui déserte puis reprend le combat et meurt en héros, permettent d'engager avec les élèves une réflexion sur ce que signifie le patriotisme.
Le patriotisme est-il l'obéissance aveugle à l'ordre de mobilisation ?
Est-il compatible avec le refus de mourir pour rien, comme l'ont exprimé les mutins de 1917 ?
BAILLE Calixte est-il moins patriote parce qu'il a déserté, ou plus patriote parce qu'il est mort en attaquant bravement l'ennemi après avoir été condamné et amnistié ?
GUITARD Paul mérite-t-il d'être oublié parce qu'il a fui, ou son nom sur la plaque du Carré militaire témoigne-t-il d'une autre forme de reconnaissance ?
Qu'est-ce que le devoir du citoyen en temps de guerre ? A-t-il des limites ?
C'est à partir de ces questions que les élèves peuvent construire leur propre réflexion sur la notion de patriotisme et de civisme : ni simple obéissance, ni refus systématique, mais une tension permanente entre le devoir collectif et la conscience individuelle.
Notre base de données
Notre base de données recense 109 parcours de Banyulencs "morts pour la France" durant la Première Guerre mondiale. Nous en avons extrait deux cas emblématiques illustrant la diversité des comportements face à l'ordre de mobilisation et à l'obligation de combattre.
Notre base concerne des soldats de Banyuls-sur-Mer. Si elle n'est pas représentative de l'ensemble de l'armée française, elle offre un échantillon local permettant d'engager une réflexion sur l'obéissance, la désobéissance et le patriotisme. L'approche par les parcours individuels permet l'incarnation, mais doit être complétée par une mise en perspective quantitative.
La mobilisation générale : l'obéissance majoritaire
Le 1er août 1914, l'ordre de mobilisation générale est affiché dans toutes les communes de France. En quelques semaines, près de 4 millions d'hommes rejoignent leur régiment. Ce mouvement massif repose sur un double sentiment : le devoir civique du citoyen envers la République, et le sentiment patriotique face à la menace allemande. Cette obéissance majoritaire n'est pas aveugle, elle est le reflet d'une époque où les obligations militaires dues par chaque citoyen français, de ses 20 à ses 47 ans, sont perçues comme un devoir "naturel" du citoyen.
La désobéissance individuelle : GUITARD Paul (1883-1916)
Tous les hommes ne répondent pas de la même façon à l'ordre de mobilisation. GUITARD Paul (1883-1916), armurier toulousain, est mobilisé le 1er août 1914. Réformé en 1904 pour tuberculose pulmonaire puis déclaré à nouveau apte en décembre 1914, il est versé dans le 143e Régiment d'Infanterie le 25 février 1915. Il se bat en Champagne, à Souain.
Condamné en mai 1915 par le Conseil de guerre de la 16e Région Militaire pour escroquerie et abandon de poste, sa peine est suspendue et il reprend le combat en Champagne, à Massiges, à Perthes-les-Hurlus et à Tahure. En 1916, après plusieurs mois de convalescence dans la caserne de Conques pour se remettre d'un problème pulmonaire, il est déclaré apte le 7 septembre. Il refuse la décision, il est alors puni de 8 jours de prison pour avoir quitté son cantonnement sans autorisation. Toujours encaserné à Conque, il prépare son départ en secret pendant quinze jours. Le 6 octobre, il est déclaré manquant à l'appel. Le 8 octobre, il est déclaré déserteur.
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1916, Paul prend le train en direction de l'Espagne. À 3 heures 10 du matin, le train entre en gare de Banyuls-sur-Mer. Apercevant des gendarmes postés sur le quai, il saute du train en marche et se rompt le cou. Il meurt sur le quai de la gare, à l'âge de 32 ans.
Mort en état de désertion, il ne reçoit pas la mention "mort pour la France" et ses nom et prénom ne sont inscrits sur aucun monument aux morts. Néanmoins, afin de ne pas totalement effacer sa participation active durant la première guerre mondiale, Le Souvenir Français-Comité de Banyuls-sur-Mer a fait figurer ses nom et prénom sur la plaque commémorative inaugurée en 2016, dans le Carré militaire au cimetière de Banyuls-sur-Mer.
La désobéissance collective : les mutineries de 1917
Le contexte : l'échec du Chemin des Dames
Le 16 avril 1917, le général Nivelle lance une grande offensive sur le Chemin des Dames, promettant une percée décisive en 48 heures. L'offensive se solde par un échec sanglant : 40 000 morts et 100 000 blessés en quelques jours, pour un gain territorial dérisoire. Les soldats, épuisés par trois ans de guerre, révoltés par la désinvolture de leur commandement, refusent massivement de monter en ligne. 68 des 110 divisions françaises sont touchées par des refus d'obéissance entre mai et juin 1917. Ce mouvement, mi-grève mi-mutinerie, n'est pas une rébellion contre la France mais un cri d'épuisement contre une stratégie meurtrière et inutile. Les soldats acceptent de tenir les positions mais refusent de participer à de nouvelles offensives suicidaires.
La réponse de l'État : Pétain et l'amnistie
Face à la crise de 1917, l'État répond sur deux fronts. D'un côté, Pétain rétablit l'ordre par la fermeté sélective : les meneurs sont jugés et quelques-uns exécutés pour l'exemple, mais la grande majorité des condamnations est suspendue ou commuée. De l'autre, il rétablit la confiance en améliorant concrètement les conditions de vie des soldats.
Après la guerre, la loi d'amnistie du 21 octobre 1919 efface les condamnations prononcées pendant le conflit pour les soldats ayant repris le combat et servi jusqu'à la fin. GUITARD Paul, mort en état de désertion avant la fin de la guerre, n'en bénéficie pas. BAILLE Calixte, mort au combat après avoir repris le combat, est amnistié à titre posthume.
Du déserteur au héros : BAILLE Calixte (1892-1917)
BAILLE Calixte (1892-1917), zouave banyulenc, combat depuis août 1914 sur les fronts les plus meurtriers : l'Aisne, la Belgique, la Marne, la Champagne, Ypres, Verdun. Blessé trois fois, il a tout vu, tout subi. Le 21 juillet 1917, en pleine crise des mutineries, il déserte. Il est ramené au corps par la gendarmerie. Le 6 août, il est condamné par le Conseil de guerre de la 38e Division à 3 ans de prison pour "désertion à l'intérieur en temps de guerre avec circonstances atténuantes".
Mais une armée sans soldats ne peut pas fonctionner. Le général Pétain, nommé commandant en chef en remplacement de Nivelle, choisit de traiter la crise par une combinaison de fermeté limitée et de compréhension humaine : il améliore les conditions de vie des soldats, multiplie les permissions, réduit au minimum les sanctions disciplinaires. Sur 554 condamnations à mort prononcées, 49 seulement sont exécutées. La peine de BAILLE est suspendue le 29 septembre 1917 par le général commandant la 38e Division.
Calixte reprend le combat. Le 23 octobre 1917, lors de l'offensive pour reprendre le fort de la Malmaison, il se porte bravement à l'attaque des positions ennemies. Il est tué ce jour-là, à l'âge de 25 ans. Sa citation le décrit comme un "excellent zouave d'un courage et d'un dévouement à toutes épreuves". Il reçoit la Médaille Militaire et la Croix de guerre avec étoile d'argent. Il est reconnu "mort pour la France" le 31 janvier 1918. Son nom est amnistié le 21 octobre 1919.
Document-ressource réalisé par l'association
Le Souvenir Français - Comité de Banyuls-sur-Mer
Libre de droit pour l'usage pédagogique
Janvier 2026
